The Fountain
The Fountain
« Putain, c’est trop de la merde ce film, j’a rien calé, ça part dans tous les sens, il y a des gens qui chialent pour un oui ou pour le décès de l’amour de leur vie, des explosions, cosmiques, des légendes comme l’abeille là, ouais « mayas », des crescendos lacrymaux avec des violons impudiques, bref c’est le foutoir, c’est de la grosse daubasse pas cuite. »
Que voulez vous, on aime que ce qu’on parvient à comprendre.
Mais contrairement à la SNCF, une autre réaction, c’est possible :
« Ouais, c’est ambitieux ce film, il essaye de faire quelque chose d’intéressant, il joue sur plusieurs niveaux de narration, il nous déstabilise, ouais, je crois que j’ai jamais vu ça mais bon au final, ça me semble bien creux tout ça, tous ces délire mayas, ces allers retours temporels, mentaux, oniriques, symboliques, on ne sait pas trop pour au final nous dire que pour atteindre la sérénité, il faut accepter la mort d’un être cher, c’est essayer de péter plus haut que son cul cinématographique même si visuellement c’est une grosse claque ».
Ca pourrait se tenir si deux éléments de poids ne venaient pas déséquilibrer la balance du jugement.
Le deuxième, c’est qu’il est difficile d’adhérer à n’importe quelle création artistique, politique, philosophique et dans la cas qui nous intéresse, cinématographique lorsque celle si propose de bouleverser les conventions qui étaient devenues pour nous de confortables certitudes structurant notre système de pensée et de valeurs. En effet, la peur de l’inconnu déclenche même chez le spectateur régulier de TF1 un mécanisme d’auto défense critique qui permet à l’individu de prendre de la distance par rapport à la nouveauté, de diminuer la portée du processus d’identification.
Dans le cas d’un film qui cherche à émouvoir son public avec une tragique histoire d’amour, déstabiliser le spectateur avec une mise en scène expérimentale n’est pas la meilleure idée pour que celui-ci s’émeuve des tourments des personnages. Pire encore, il n’y a rien de plus ridicule que les histoires d’amour flamboyantes lorsqu’elles sont observées par un regard froid et critique comme vous l’aviez si bien remarqué aux premiers jours de la liaison passionnée mais éphémère entre Marc et Aurélie. La démarche de « The Fountain » est courageuse, voire suicidaire et risque de s’aliéner une large partie du public qu’elle pourrait séduire.
Le premier élément qui invite à la prudence, c’est que les histoires respectives de l’art et des idées offrent des milliers d’exemples d’œuvres dont le génie visionnaire les plaçât hors de leur possible compréhension par la majorité de leurs contemporains entraînant ainsi leur échec cuisant et la déchéance de leurs brillants auteurs. Dans le petit monde du cinéma, Citizen Kane d’Orson Welles en offre malheureusement l’exemple type.
Attention, je ne dis pas que tous les films incompréhensibles ou expérimentaux sont nécessairement des chef d’œuvres (n’est ce pas « Revolver », pas l’album des Beatles, la bouse cinématographique prétentieuse), pas plus que tous ceux qui saluent le caractère expérimental de certaines œuvres les ont véritablement comprises
Je veux juste, lecteur, te sensibiliser et t’inviter à la mansuétude.
Avant de condamner le film auquel tu n’as pas « accroché » car celui-ci a bousculé tes habitudes culturelles, interroge toi sur le sens véritable de l’œuvre que tu viens de contempler.
Si tu n’as pas le temps de faire cela, lis mes critiques comme on lit des manuscrits sacrés, puis honore ta compagne/ou ton compagnon de ta semence/de tes caresses, festoie de lait de brebis et de grappes de raisin, sacrifie un veau gras sur l’autel du cinéma sois en harmonie avec tes semblables et va en paix.
Sinon, tu peux avoir une autre réaction beaucoup plus positive mais guère plus éclairante :
« The Fountain m’a ému aux larmes, c’est génial, c’est magnifique même si je ne sais pas vraiment pourquoi ».
Si vous n’êtes pas un crispé du contrôle, un tétanisé de la compréhension logique, il est possible que l’apparent chaos mystico romantique de ce film vous bouleverse au plus haut point.
Quant à votre humble serviteur, il ne sait pas trop quoi penser et il regrette avec une nostalgie qui fait honte à sa fainéantise le temps béni de « Requiem for a dream » dont l’uppercut sensoriel en pleine gueule laissait tout le monde K.O (sauf les cons et les insensibles mais de toute façon c’est foutu pour eux) sans véritable débat, la seule analyse possible portant sur les moyens employés par Darren Aronovsky pour nous faire partager une telle asphyxiante descente aux enfers.
Au passage si vous n’avez pas vu le film sus cité, je vous conseille fortement de vous le procurer le plus rapidement possible d’une manière ou d’une autre afin de visionner l’une des œuvres les plus fortes et oppressantes de ce début de siècle.
Mais revenons à notre fontaine de jouvence puisque c’est de ça dont il est question dans « The Fountain » et de ce médecin qui veut sauver sa femme atteinte d’un cancer.
La déstabilisation provient tout d’abord de l’impossibilité de situer la narration dans un contexte précis et ce dès le début. En d’autres termes : quel est le monde réel du récit ?
S’agit il de l’histoire de ce conquistador à la recherche de son eldorado de jouvence dont l’avenir ne serait que la répétition ? S’agit il de la quête de ce médecin, obsédé par sa quête d’un remède qui projette cette dernière dans la création littéraire et dans le rêve ? S’agit il d’une quête onirique ou futuriste dont l’acteur revivrait les éléments dans un monde mental ?
Au fur et à mesure de son avancée, le film parvient à éclaircir tout en complexifiant certains points. On découvre ainsi que le conquistador n’existe que dans un récit littéraire et on s’imagine qu’il est possible de saisir le sens du film en se concentrant sur les deux autres plans.
Mais que nenni ! la dernière demie heure chamboule à nouveau nos certitudes chèrement acquises en faisant interagir physiquement (par le biais de l’anneau et de l’arbre, la légende maya liant le tout)les différents plans rendant ainsi impossible le recours à l’explication symboliste ( à savoir le médecin dans le réel, l’arbre dans le rêve et le conquistador dans le récit).
A ce stade, soit on jette l’éponge en se concentrant sur le message du film en refusant d’en expliquer tous les éléments et on risque fort d’arriver au constat qu’il s’agit d’un film creux qui brasse beaucoup d’air et de bons sentiments pour arriver à un message digne d’une discussion philosophique de comptoir, soit on choisit de creuser pour tenter de découvrir quels sont les éléments qui structurent et entourent ce message.
Je me permets à ce sujet de formuler une hypothèse : il est toujours étrange de voir un réalisateur génial s’emmêler les pinceaux après deux films brillants, l’expérience prouve qu’il faut aller chercher les explications soit dans le contexte social, économique ou politique, soit dans la vie personnelle de l’auteur.
Dans ce cas précis, le réalisateur (Darren Aronovsky) et l’actrice principale (Rachel Weisz) sont fiancés depuis peu. Je soupçonne donc Darren d’avoir voulu écrire et réaliser, même inconsciemment, un film à la gloire de son amôôôuuur et donc de s’être senti obligé de faire de cette histoire d’amour le pivot de son film, quitte à le rendre un peu indigeste et cul cul par moments. Mais le génie ne pouvait pas se satisfaire d’une histoire banale, il fallait qu’il greffe ses propres obsessions sur la mort, les destins parallèles, les répercussions cosmiques des actions, la fascination pour les mythes cosmogoniques et sa soif d’expérimentations, il nous a donc fait une tambouille avec tout ça en tentant de faire le grand écart pour que tout soit lié.
Résultat : un film expérimental qui déboussole le spectateur et l’empêche d’être ému par l’histoire d’amour mais film qui avec ce mélange crée une œuvre complexe, fascinante, unique, un accident cinématographique qui défriche des territoires inexplorés avec au final cette question que je choisis des laisser ouverte comme on le verra plus tard :
Quel est le degré de maîtrise dans la réalisation de ce film ?
En d’autres termes, Darren Aronovsky a-t-il réalisé une œuvre bancale qui donne l’impression d’un grand fourre tout ayant échappé à son créateur ou alors un chef d’œuvre d’une complexité révolutionnaire dans le traitement dont le véritable sens nous échappe ?
En effet, le film bouleverse toute notion de chronologie, de logique de narration, de rapport à la chose filmée, bref à la structure traditionnelle du film : à mes yeux, le moment le plus important du film se situe à la fin lors de l’enterrement de la graine qui va donner l’arbre que nous retrouvons dans la bulle avec ce médecin ayant trouvé le moyen de vivre éternellement qui est devenu lui-même un arbre (les stries tatouées) et qui voyage vers les étoiles pour faire renaître l’arbre qui contient encore l’essence de sa femme (légende maya).
Mais à travers ce geste d’amour et de sacrifice et en ayant atteint la plénitude, il devient lui-même le père originel (passage conquistador) et crée l’univers à travers son sacrifice (pas métaphoriquement, on peut imaginer que le film suggère que l’univers a vraiment été crée par le personnage principal dans une logique cyclique que notre pensée judéo chrétienne ignore).
Ainsi, on peut dire que l’univers est à la fois crée par l’amour et l’espoir tandis que l’écriture nous permet d’apprendre à mourir.
Il ne s’agit là que d’une hypothèse à laquelle viennent s’ajouter de nombreux parallèles (exemple les plans en caméra renversée pour le cheval et la voiture ; le cancer/l’inquisition) dans la mise en scène comme si chaque époque se répercutait sur les autres mettant ainsi l’accent sur l’importance cosmique de nos actes ou encore la construction d’un espace véritable de récit dans l’écriture ( c'est-à-dire que les faits écrits sont vécus comme vrais sans qu’il ait de différence de traitement dans la mise en scène entre la fiction et la réalité quelle qu’elle soit), une mise ne image pertinente de la culpabilité face à la mort.
Tout cela va sembler bien pédant à mes détracteurs et risque d’effrayer ceux qui prennent le temps de lire ces lignes mais je souhaite souligner en toute humilité que je pense qu’il est encore trop tôt pour comprendre « The Fountain ».
Pendant tout le film, j’ai senti quelque chose s’agiter dans mon cerveau, comme un bébé pensée en train de grossir et de s’agiter, il est devenu suffisamment gros pour que je parvienne à écrire cette critique, ce qui constitue un premier acte d’appropriation du film. Je sens que la pensée continuera de grossir tant que je l’alimenterai par mon attention et mes questionnements et peut être parviendrai je à avoir le sentiment que j’ai aussi bien compris ce film que la plupart de ceux que j’ai critiqué dans ces colonnes. Pour l’instant, je ne peux que livrer mon sentiment qui est que « The Fountain » est une révolution en termes de narration, de rapport au réel ou à l’image filmé, du traitement du mythe dans le cinéma et que il faudra laisser s’écouler un long laps de temps ou se livrer à des visionnages répétées pour que cette œuvre fascinante, hybride et intrigante livre tous ses secrets.
Pour tous ceux qui pensent qu’il s’agit pour du comble de l’orgueil d’affirmer qu’une œuvre est révolutionnaire simplement parce que je ne l’ai pas complètement comprise et bien allez voir par vous-mêmes et faîtes nous part de notre analyse.
Pour les autres, si vous êtes curieux et que vous aimez le cinéma, je vous invite à découvrir un film qui risque bien de faire date et de susciter le débat.
Pour tous ceux qui n’y verront que Wolferine méditant dans l’espace sur fond de romantisme new age, donnez au film une seconde chance, je crois qu’il le mérite.
Commencez l’année 2007 en vous perdant un peu.
Meilleurs vœux à tous mes lecteurs en vous souhaitant une année pleine de belles images et d’intenses émotions.
Commentaires
Tout ça pour ça Le 08-01-2007 par Stanislas (Sup de Co 2005)
Toutes mes confuses Le 08-01-2007 par Stanislas (Sup de Co 2005)
Aaaah the fountain... Le 10-01-2007 par Mailys (Sup de Co 2004)
Aaaah the fountain... Le 10-01-2007 par Mailys (Sup de Co 2004)
pourquoi??? Le 10-01-2007 par Mailys (Sup de Co 2004)
Je vais faire plus court Le 15-01-2007 par Nicolas (Tema 2006)









