Apocalypto
« Compte rendu N°6765544 de
l’audience du 10/01/2007
Accusé : Mel Gibson.
La Cour : Citoyen Gibson, avant que commence votre procès, je tiens à préciser que vous n’aurez en aucun cas le droit de contester les chefs d’accusation portés à votre encontre, pas plus que vous n’aurez le droit de contredire la Cour ou d’intervenir de quelque manière que ce soit dans votre défense. De toute façon, votre cas a déjà été jugé par un tribunal populaire bien pensant et l’audience d’aujourd’hui n’a que pour but de maintenir l’illusion de la justice et de justifier les salaires indécents des membres de cette éminente Cour. Procureur, c’est à vous.
Le Procureur : Citoyen Gibson, vous êtes accusé d’être un artiste atypique dont le fond de la pensée est difficile à saisir. La Cour avait approuvé votre « Passion du Christ » en dépit de sa violence graphique parfois insoutenable car en insistant sur les souffrances de Jésus Christ homme, elle occultait parfaitement la complexité du message d’amour révolutionnaire et spirituel du Fils de Dieu ( ou de ce prophète/philosophe comme se plaisent à l’appeler les immondes athées libertaires qui n’ont pas vu Sa lumière) tout en représentant le Mal d’une manière profondément archétypale et simpliste qui n’était pas pour nous déplaire.
Bref, votre œuvre montrait à une partie de la population américaine ce qu’elle avait envie de voir en insistant lourdement sur la rédemption par la souffrance physique et son succès au box office américain nous a empli de l’espoir de vous voir réaliser d’autres œuvres tout aussi radicales et montrant ce visage partiel de la spiritualité chrétienne.
Cependant, déjà à l’époque, certains des membres de cette commission s’étaient inquiétés d’un possible lecture de votre « Passion du Christ » comme l’exemple type de la dégradation de l’Homme (en l’occurrence du Fils de l’Homme) par l’Homme. Soit un début de pensée critique que notre assemblée décourage et réprouve.
Ces craintes nous apparaissent désormais comme prophétiques à la vue de votre troisième long métrage dans laquelle nous avons choisi de voir une violente attaque contre la société américaine et une critique de sa décadence morale sous couvert d’un film tourné chez les mayas en langue maya.
Par conséquent, je vous condamne à l’échec au box office, à l’opprobre de toute la société des bien pensants, à l’incompréhension de tous les spectateurs du cinéma mou et consensuel et à l’indifférence de la critique qui n’avait guère apprécié votre dernière réalisation.
C’est pourquoi, j’implore
Note de l’auteur : Malheureusement, nos ancêtres conservaient à cette époque toutes leurs archives sur support numérique et la grande crise énergétique de 2066 ainsi que les perturbations magnétiques de l’été 2114 ont détruit une grande partie des documents datant de cette époque.
Il est donc impossible de savoir à l’heure actuelle comment a été reçu le film du réalisateur/acteur controversé Mel Gibson.
En revanche, l’œuvre elle-même ayant été conservée sur support analogique, il est possible de déterminer grâce aux outils cinématographiques dont nous disposons quel était le message de son auteur.
L’artiste travaille avec deux matériaux de base : son imagination et l’époque dans laquelle il vit, son œuvre naissant de l’irrigation et de la confrontation d’un élément par l’autre.
Quand Mel Gibson réalisa en 2006 Apocalypto, l’Amérique était embourbée depuis plusieurs années dans une guerre en Irak, part d’une offensive plus large contre le terrorisme, qui lui était de plus en plus difficile de justifier sur le plan politique (échec d’une transition démocratique stable et paisible, explosion des violences sectaires et ethniques) et moral (absence d’armes de destruction massive, torture légalisée, sévices infligés aux prisonniers, création à Guantanamo d’une zone de non droit). Bref, l’Amérique qui avait gagné ses médailles de superpuissance garante de la liberté avec l’effondrement du bloc communiste voyait son image de défenseur du monde libre ternie par sa politique extérieure.
C’est dans ce contexte qu’il faut remplacer la phrase qui ouvre le film :
« Une civilisation ne peut être conquise de l’intérieur que si elle est détruite de l’intérieur »
La thèse que je soutiens aujourd’hui devant le jury de l’Ecole des Hautes Etudes Cinématographico-Pyschologico-Historiques est la suivante :
« Apocalypto utilise le contexte de la civilisation maya, sa barbarie et son destin, l’anéantissement par la civilisation occidentale, pour tirer un parallèle avec la déliquescence morale de la civilisation américaine (voire occidentale) dont il annonce la fin imminente.
Il s’agit donc d’une œuvre radicale et prophétique qui mêle de manière trouble la vision critique d’un artiste humaniste inquiet des excès de sa civilisation et un constat réactionnaire, limite de type « notre absence de valeurs morales va causer notre perte ».
C’est tout cela qui fait l’ambiguïté, la force et la richesse d’Apocalypto.
C’est la structure narrative du film et sa mise en scène qui nous permettent d’arriver à ce constat : un peuple paisible se fait violemment attaquer par un groupe supérieur en nombre et nous le verrons plus tard, plus avancé technologiquement. La scène d’attaque du village montre les huttes en feu, les femmes et les enfants blessés, les adultes amenées en captivité : une transposition maya de l’attaque des hélicoptères contre le village vietnamien dans « Apocalypse Now » de Coppola. Ces agresseurs sont donc les mayas et ils vont faire subir à leurs captifs toutes sortes de tortures (mauvais traitement par des geôliers sadiques) et d’humiliations (parents humiliés devant les enfants) avant de les emmener vers leur cité où ils seront sacrifiés ou vendus.
La scène de sacrifice au-delà de sa violence crue nous renvoie par sa mise en scène (un prêtre vociférant sur la race des Dieux et la pureté des élus devant une foule en transe) aux grandes messes nazies de Nuremberg (plus tard le héros titubera dans un charnier de corps blanchis par la chaux). Comme si Mel Gibson ne voulait pas rattacher le déclin de la civilisation occidentale uniquement aux exactions américaines mais le faire remonter à la seconde guerre mondiale qui aurait marqué par son atrocité la fin de la morale.
De plus, Mel Gibson dresse le portrait d’une civilisation maya gangrenée par les maladies (notons que l’annonce de l’apocalypse est faite par une petite fille frappée d’un mal mystérieux dont les symptômes physiques ressemblent au SIDA en phase terminale) dont la richesse repose sur le travail des esclaves et des captifs de guerre (les travailleurs clandestins ?) et dont l’élite est décrite comme un caste oisive, déconnectée de la réalité, soumise aux caprices du religieux.
C’est clairement la description d’une société décadente du point de vue du réalisateur de laquelle on peut tirer de nombreux parallèles avec celle de la fin du XXème et début du XXIème siècle.
Mais à mon sens, Mel le pessimiste (jusqu’à un certain point) va encore plus loin car en montrant cette avalanche d’atrocités et de violences et en laissant entendre que cette violence est tout aussi présente aujourd’hui qu’elle le fut chez les mayas (voire entre les membres d’une même tribu au début avec l’humiliation collective de l’homme qui ne parvient pas à avoir d’enfants), il laisse entendre que c’est la nature profonde de l’Homme qui est corrompue et que le destin des civilisations humaines est de disparaître, victimes de la décadence de leurs habitants.
Pour montrer cette dégradation perpétuelle de l’Homme par l’Homme (voire de l’Homme envers l’animal), Mel Gibson use d’une représentation de la violence physique et psychologique ( car les tortures possèdent indénaibelment cette dimension) qui ne nous épargne rien : organes arrachés, têtes coupées, membres fracassées, corps perforés tout est montré toutefois sans complaisance (la caméra ne s’attarde jamais plus longtemps qu’il n’ait nécessaire pour faire passer le message) et toujours pour servir cette idée : montrer la violence que l’Homme peut exercer sur ses semblables.
L’ensemble est finalement à peine plus gore qu’un « Kill Bill » et du niveau d’un survival seventies ou d’un remake actuel de type « La colline a des yeux » ou « Zombies » et bien loin de toutes les accusations de violence gratuite qui vont pleuvoir sans aucun doute sur le film.
« Apocalypto » apparaît comme une œuvre qui montre en gros plan la sauvagerie et la bestialité de l’être humain pré réformes neuronales, réformes qui, je le rappelle au jury, furent mises en place en 2257 et visèrent à supprimer les dernières parties restantes du cerveau reptilien de l’être humain conduisant à la suppression de tous les comportements violents ou destructeurs.
Cependant ce constat de décadence n’est jamais emprunt d’une certaine ambiguïté dans le sens où il dénonce l’absence de certaines valeurs morales ce qui revient à dire qu’elles devraient être les valeurs positives qui permettraient à la société d’éviter l’anéantissement.
Que penser par exemple de la maladie ressemblant au SIDA pour annoncer l’Apocalypse ?
Doit on voir, comme l’on fait certains au début des années 80, dans cette maladie le signe de la décadence de nos sociétés au lieu d’une banale infection virale d’un genre nouveau ?
Pourquoi lui donner une telle portée symbolique ?
Doit on poser la cellule familiale et la recherche de sa préservation à tout prix (moteur du personnage principal) comme base du bonheur individuel et le signe de la « bonne moralité » ?
Doit on considérer les valeurs viriles et la tradition (ceci m’appartient car mon père et le père de mon père y était avant moi) comme les manifestations d’une société morale ?
Doit on nécessairement rejeter la société corrompue et refuser de rejoindre celle qui va la conquérir en fondant un espace personnel et un nouvel ordre moral privé (« repartir de rien » le leitmotiv et la conclusion du film) ? En d’autres termes, rejeter toute notion de vie en commun ?
Ceci dit, Mel Gibson en dépit de sa virulence et de sa radicalité a l’intelligence de ne pas se poser en censeur suprême et de donner une solution qui ne concerne que l’individu et non la société ainsi que de ne pas ombrer dans le manichéisme qui avait entaché son précédent film (même les « méchants » sont humanisés- cf la relation entre le père et le fils guerriers mayas »).
En plus d’être une œuvre radicale, complexe dressant un constat virulent et ambigu sur la société dans laquelle son auteur vivait, « Apocalypto » possède une puissance visuelle et une intelligence dans la mise en scène qui rendent l’œuvre passionnante ne serait ce que pour ses qualités formelles.
Sur ce point et pour conclure, je vais vous lire les extraits d’une critique datée du 14/10/2007 écrite par Stanislas Berton à l’époque où il n’écrivait encore pratiquement que des critiques de films qui retranscrit parfaitement la folie visuelle et l’audace du film en question :
[…] Bordel Mel merci de m’avoir fait reprendre conscience de la tiédeur de la plupart des films récents que j’ingurgite de manière régulière (doctor’s orders…) en livrant cette œuvre brute et sans concession que l’on sent émaner d’un type plein aux as (démesure de la reconstitution, caprice de langue maya- moi aussi je suis pour l’immersion (mort à la VF !) mais là on frise la démence- qualité et récurrence des effets gores, durée du métrage, ampleur de la fresque), très en colère (cri de colère à l’encontre de l’humanité, frénésie maîtrisée dans la mise en scène) et doté d’un putain de sens de l’image qui frappe et qui fait réfléchir !
Non pas de parenthèse pour celui là, il mérite d’être développé à part.
Déjà il y a ce parallèle fou entre la première et la dernière scène, totalement en lien avec le propos du film : c’est l’homme qui prend la place de l’animal traqué (avec au final la même violence soit dit en passant) avec ces travellings dans la jungle, ces plans à la steadycam juste devant la tête, ces zooms et dézooms, bref ces scènes de poursuite dantesque le tout filmé avec un travail sur l’image qui donne l’impression de voir un documentaire ( mise en scène documentaire+langue maya= immersion totale dans le monde barbare de Mel) et pour (presque) finir cette poursuite avec un nouveau retournement : le chasseur redevient à nouveau la proie.
Quant à la toute fin, la mâchoire nous tombe devant cette séquence qui arrive tout de même à :
-clore la poursuite qui nous occupe depuis trois quarts d’heure
-concrétiser la prophétie entendue une heure et demie plus tôt
-faire fusionner les destins individuels et collectifs tout en faisant rentrer la petite histoire dans la grande (recette éprouvée d’intense émotion cinématographique rappelez vous « Autant en emporte le vent » ou « Titanic ».
Ampleur de la mise en scène, c’est fait, par contre je n’ai pas parlé de ces angles de folie, genre filmer un corps qui tombe de loin pour donner le vertige puis de dessous pour bien faire passer la violence du choc ou encore mettre la caméra au pied d’un escalier pour voir la tête tranchée dévaler ce dernier ou enfin montrer de face une flèche traverser le cou pour ressortir par la bouche en plein mouvement pour la bestialité ; florilège d’exemples parmi un amas d’idées complètement géniales car sans équivalent ( dont un accouchement pas loin de ridiculiser celui déjà osé de « Time and Tide » )
Et puis surtout, « Apocalypto », c’est dans sa dernière heure un pure survival dans le film qui se hisse facilement dans le top five du genre.
Ok, ok, j’avoue qu’il pique pas mal de chose à « Predator » de Mac Tiernan (cascade, boue, pièges, les chasseurs qui deviennent la proie, ça ne vous rappelle le rien ?) mais ça reste d’une audace folle et la tension prend vraiment au tripes, on est happé par cette course folle et meurtrière dont les péripéties s’enchaînent ave rage et inventivité, le cœur s’accélère et tout à coup, on sent ses doigts se crisper sur l’accoudoir du siège comme sur le manche d’une massue et paf on arrache le siège de devant en poussant un cri inhumain : AAAAAOOOOOOOOUUUUUUUUHHHHHHHHH !
Mission accomplie Mel pendant quelques minutes, on est devenu « Pattes de Jaguar » l’homme traqué qui devient le maître de la jungle parce que, putain, c’est pas des mayas qui vont l’empêcher de revoir sa femme et son fils qui l’attendent dans un trou.
Et pour gagner son paradis, il va flanquer des coups de massue dont la mise en scène restitue toute la puissance et la sauvagerie (voire l’affrontement entre le héros et sa Némésis qui ridiculise en quelques secondes toutes les passes d’armes molles du Seigneur des Anneaux)
[…]
« Apocalypto » va diviser en choisissant de trancher dans le vif, beaucoup n’y verront que de la violence gratuite ou le délire du fanatique Mel, tout le monde va sous estimer sa force et sa pertinence à cause de son coup de poing visuel et émotionnel et puis dans quelques années tout le monde réalisera que Mel Gibson est comme tous les grands artistes : un type ambigu avec une vision radicale sur son époque servie par une technique inventive et sans pitié.
Je m’attendais à un carnage simpliste façon « Passion du Christ » chez les mayas, je me suis retrouvé face à quelque chose comme « Un voyage au bout de la nuit » réalisé par un Céline du 7ème Art en colère.
Je vous remercie de votre attention.
Comments
Gare au Jaguar¨!!! Le 17-01-2007 par Alexandre (Tema 2009)
Reste plus qu'à aller le voir ! Le 17-01-2007 par Rémi (Sup de Co 2006)









