Molière
Dans son dernier roman, « Pulp », Charles Bukowski faisait dire à son personnage principal :
« Avant les auteurs avaient des vies plus intéressantes que leurs livres, puis ce sont les livres qui sont devenus plus intéressants que la vie de leurs auteurs ; les auteurs modernes n’ont ni l’un ni l’autre ».
Notre bon Molière étant mort et enterré au Père Lachaise, son cas relève nécessairement de l’une des deux catégories. Si l’on ajoute à l’équation cette fascination un peu malsaine du public pour le « génie » (comment l’attrape t’on ? est ce contagieux ? quels sont les symptômes ? ouf je ne risque pas d’être contaminé !) comme en témoigne de manière élogieuse et lucrative le nombre incroyable de biopic qui fleurissent chaque année sur nos écrans à chaque décès célèbre ou juste parce que les scénaristes étaient en manque d’inspiration (dernières en date : Ray Charles, Johnny Cash et prochainement sur vos écrans la tragique histoire du Godfather of Soul, Miiiister Dynamiiiiite, James Brown, j’en passe et des moins bonnes), on aboutit à la première proposition qui est le fil rouge et le gros prétexte de ce formidable « Molière » : si notre Jean Baptiste national a écrit tant de chef d’œuvres c’est parce qu’il en a vécu les drames et les comédies, qu’il en a rencontré les personnages pendant une période mystérieuse de sa vie dont nous ignorons tout. D’où joli prétexte à un best of de Molière qui enfile avec une certaine élégance et un bon sens de l’à propos les répliques et les situations les plus fameuses du bonhomme (« cachez ce sein, que faisait elle dans cette galère ») plus quelques excellentes saillies d’inspiration contemporaine qui adaptent le jeu de mots à notre contexte historique et social dont une très amusante bien qu’un peu facile sur la délocalisation et les écoles de commerce. Donc joie pour les profs de français à la recherche d’un film ludique et d’une certaine tenue mais qui de prime abord ne dépasserait pas le cadre de l’entreprise convenue propre à satisfaire les exigences vacillantes du service public un dimanche soir en prime time.
Mais comme son illustre modèle, notre « Molière », derrière sa façade de comédie lettrée bon enfant dissimule un éloge profond et bouleversant du métier d’acteur et de ce théâtre qu’on appelle le monde.
Et comme tous les films vraiment malins, « Molière » donne le programme des réjouissances à qui sait le voir.
Reprenons.
Molière entre au service d’un certain Mr Jourdain et se retrouve contraint pour assurer sa subsistance et sa survie de lui livrer une prestation d’acteur et de dramaturge.
Traduction : pour être viable commercialement, « Molière » se doit de comporter les passages attendus par le public, à savoir les répliques cultes et les numéros d’acteur (Duris, une étoile noire ; Luchini, luchiniesque luchinien et luchiniant (touchant, drôle, exaspérant) ; Laura Morante, brûlante comme la glace), le tout bien emballé pour que l’on ne le voit pas arriver avec ses gros sabots.
Le réalisateur, comme Molière a compris les règles du jeu, il s’acquitte du cahier des charges et ceci fait, ménage un large espace pour ce qui lui tient vraiment à cœur :
L’éloge de l’Acteur.
Tout le film ne parle en vérité que de ça :
Qu’est ce qu’être un acteur ?
Que cela implique t’il ?
Pourquoi est il important d’être un acteur ?
Tout commence par cette arrivée de Romain Duris dans le théâtre du roi, filmée comme une arrivée dans une église, Molière s’avance seul jusqu’à la scène devant laquelle il reste immobile comme un prêtre devant son autel. Plus tard, on lui demande de jouer la farce, il refuse et s’explique : son idée du théâtre c’est quelque chose de plus noble, de plus fort que la simple bouffonnerie, c’est, croit il, la tragédie dans laquelle il comiquement exècre, c’est en vérité quelque chose, même si il refuse de lâcher le mot on sent qu’il lui brûle les lèvres, de sacré.
Il sera donc plus tard le aux prêtre de cette religion païenne : Tartuffe.
Faux prêtre vite défroqué également de cette religion de l’acteur servile, soumis aux caprices des puissants.
Mais revenons aux premières compromissions : signature d’un contrat qui semble toute droit sortie d’une négociation entre un agent et un producteur, l’humiliation infligée par la médiocrité de Jourdain et l’obligation de travestir sa nature : l’acteur commence toujours par faire des compromis et ce n’est pas Georges Clooney avec « Les tomates tueuses » qui me dira le contraire.
Vient ensuite la révélation de ce qu’est être acteur dans la bouche de Morante : « Monsieur, vous avez réveillé en moi des passions que j’avais cru éteintes ». Il est là le caractère sacré de l’acteur : ce prêtre du mot nous révèle à nous même dans la grande messe du théâtre, de la comédie. Un philosophe hégélien en vadrouille pourrait même du dire qu’il objective la conscience subjective de l’être. Mais je ne vois rien venir alors reprenons.
Puis arrivent les aspects purement techniques du jeu lors de cette scène hilarante que l’on croirait sortir du Cours Florent (imaginez que vous êtes une goutte d’eau, oui c’est ça vous coulez, vous sentez l’eau glisser en vous et vous tombez ; maintenant, vous êtes une fleur) où Romain Duris demande à Luchini d’imiter le cheval avant de le mimer à son tour avec force variations techniques ou la jeune génération montante (Duris) qui apprend au vieux singe (Luchini) à faire la grimace tout en accusant sa dette (« je suis votre obligé », scène du bureau).
Ironie malicieuse et bienvenue qui n’empêche pas le respect.
Enfin arrive le vrai message du film : pourquoi l’acteur est il important ?
Parce qu’il fait rire, soit.
Mais surtout parce que en nous mettant face à nous même l’acteur nous pousse à aller à l’essentiel, parce qu’en exprimant nos passions et les siennes, il fait un pas pour parvenir à les vivre, parce qu’en jouant la comédie il parvient à se soustraire à la violence du monde.
De fait, le dénouement n’arrive que parce que tous les personnages qui gravitent autour de Molière y compris le plus improbable (le notaire) seront parvenus à un moment ou à un autre à jouer la comédie.
Le film pourrait en rester là, sur l’importance de jouer la comédie sans pour autant être cabotin dans un extrême (Mr Jourdain) ou dans l’autre (Dorante et Célimène) mais il choisit bravement de pousser la logique plus loin et de montrer que l’être humain en général n’est qu’un divin cabot.
Finalement, tout le monde joue en
permanence la comédie : la bonne fait la bonne avec l’accent paysan bien
appuyé, Jourdain joue la sienne en amateur versatile de tous les arts et en
amant fougueux, Dorante en dandy fauché entremetteur, les jeunes amoureux avec
leurs romanesques billets doux échangés par-dessus les massifs, Célimène en
prêtresse vénale des boudoirs,
Voire même (cf scène échec Molière) nous devons jouer ce rôle sans en avoir conscience.
Ce qui permet au script de gagner en profondeur comique en jouant sur l’idée de l’acteur qui joue un acteur qu’il caricature et de rejoindre l’autre illustre représentant anglo-saxon de l’art théâtral et poétique dans sa sage maxime : « Le monde est une scène sur et les hommes et les femmes n’en sont que les acteurs ».
All world’s a stage…
Mais ultime lucidité, le film enfonce le clou en montrant que ce cabotinage est tourné davantage vers nous même au cours d’une scène magnifique qui justifie à elle seule le déplacement en masse au milieu des hordes rugissantes des classes de français, de prof de français retraités et des adolescentes émoustillées par le beau Romain.
Je vais essayer d’en dire assez pour soutenir mon propos mais pas trop pour ne pas déflorer ce moment bouleversant.
Non attendez, c’est froid dis comme ça Trop académique.. Mettez vous en situation.
Imaginez que vous venez de rencontrer et de passer un peu de temps avec une fille (ou un mec vous faîtes la conversion vous-mêmes mesdemoiselles je vous prie) qui vous plaît beaucoup mais attention ! pas la fille qui vous plaît parce que vous vous sentez un peu seul en ce moment ou que vous avez envie de tirer un coup non la fille sur laquelle vous avez peur de poser le regard parce que ça pourrait être le truc en trop qui foutrait tout par terre, la fille qui vous empêche d’articuler le moindre son tant vous avez peur de dire une connerie, la fille dont vous allez jusqu’à appréhender la prochaine rencontre parce qu’il existe une probabilité qu’elle ne soit pas aussi bien que celle que vous êtes en train de vivre, la fille contre laquelle vous avez envie de vous blottir la nuit en posant votre menton mal rasé sur sa poitrine palpitante, la fille à qui vous voulez raconter toutes les choses que vous ne direz à personne d’autre parce que comme un idiot vous pensez qu’elle est la seule capable de les comprendre. Ce genre de fille. Vous venez d’avoir cette discussion et vous vous êtes quittés en vous faisant tous les deux une bise timide dans laquelle chacun a bien senti qu’il aurait du en faire plus parce que l’instant magique va être brisé au moment où vous tournerez réciproquement le dos en espérant secrètement que l’autre réalisera soudain avec angoisse que ce moment ne se reproduira peut être plus jamais et que vous entendrez avec une joie et un soulagement inexprimables ses pas battre le pavé à toute allure dans votre direction avant qu’il ne vous enlace tendrement avec un baiser qui détruira toute la solitude du monde.
Mais voilà, il ne l’a pas fait. Cependant, vous avez convenu d’une rencontre prochaine et vous voilà chez vous, devant votre miroir en train d’imaginer cette conversation que vous espérez et craignez à la fois.
Action :
Après s’être quittés, Molière et son aimée se retrouvent chacun seul dans leurs chambres. Là face à leurs miroirs, ils se livrent au dialogue rêvé qu’ils aimeraient avoir plus tard l’un avec l’autre et à ce moment grâce à une véritable utilisation de la mise en scène et du pouvoir du cinéma en tant qu’outil créateur de l’émotion, la cloison les séparant s’estompe peu à peu dans le reflet du miroir pour aboutir à un classique champ/contrechamp obtenu par un effet de zoom sur un miroir.
Cette scène est l’exemple type d’une mise en scène mise au service du sens (l’amour est fondamentalement une expérience narcissique -persistance malgré tout de la cloison-) et de l’émotion (la connexion malgré tout de ces deux dialogues passionnés et solitaires).
Sublime et profondément émouvant.
Et puis il y a cette dernière image, cette image belle et terrible que ne comprendrons peut être que ceux qui ont un jour tenté d’écrire, d’écrire pour conjurer le destin, d’écrire pour que les rencontres ne soient plus manquées, d’écrire pour que les remords arrêtent de nous ronger, d’écrire pour vivre par procuration pendant une fraction de seconde peut être sur une page blanche ou sur quelques mètres carrés de planches la vie dont nous avons toujours rêvé.
Certes ce « Molière »
n’est pas dépourvu de défauts notamment un retour lors de l’explication finale qui tue la beauté du
mystère et de la suggestion plus
quelques facilités. Il ne vaut peut être pas celui de Mouchkine comme disent
des pédants honorables qui préfèrent se réfugier dans les rêves du passé plutôt
que d‘analyser ceux du présent. Mais en choisissant de mettre
Un film drôle, fin, piquant, profond, lucide, ludique, pertinent, humble et…français !
Ca doit être ce qui m’a tant ému.
Commenti









